Complete works of gustav.., p.290

Complete Works of Gustave Flaubert, page 290

 

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  — Tes socialistes disait Bouvard, demandent toujours la tyrannie.

  — Mais non !

  — Si fait !

  — Tu es absurde !

  — Toi, tu me révoltes !

  Ils firent venir les ouvrages dont ils ne connaissaient que les résumés.

  Bouvard nota plusieurs endroits, et les montrant :

  — Lis, toi-même ! Ils nous proposent comme exemple, les Esséniens, les Frères Moraves, les Jésuites du Paraguay, et jusqu'au régime des prisons.

  Chez les Icariens, le déjeuner se fait en vingt minutes, les femmes accouchent à l'hôpital. Quant aux livres, défense d'en imprimer sans l'autorisation de la République.

  — Mais Cabet est un idiot.

  — Maintenant voilà du Saint-Simon : les publicistes soumettront leurs travaux à un comité d'industriels.

  Et du Pierre Leroux : la loi forcera les citoyens à entendre un orateur.

  Et de l'Auguste Comte : les prêtres éduqueront la jeunesse, dirigeront toutes les oeuvres de l'esprit, et engageront le Pouvoir à régler la procréation.

  Ces documents affligèrent Pécuchet. Le soir, au dîner, il répliqua.

  — Qu'il y ait chez les utopistes, des choses ridicules, j'en conviens. Cependant, ils méritent notre amour. La hideur du monde les désolait, et pour le rendre plus beau, ils ont tout souffert. Rappelle-toi Morus décapité, Campanella mis sept fois à la torture, Buonarroti avec une chaîne autour du cou, Saint-Simon crevant de misère, bien d'autres. Ils auraient pu vivre tranquilles ! mais non ! ils ont marché dans leur voie, la tête au ciel, comme des héros.

  — Crois-tu que le monde reprit Bouvard, changera grâce aux théories d'un monsieur ?

  — Qu'importe ! dit Pécuchet, il est temps de ne plus croupir dans l'égoïsme ! Cherchons le meilleur système !

  — Alors, tu comptes le trouver ?

  — Certainement !

  — Toi ?

  Et dans le rire dont Bouvard fut pris, ses épaules et son ventre sautaient d'accord. Plus rouge que les confitures, avec sa serviette sous l'aisselle, il répétait : Ah ! ah ! ah ! d'une façon irritante.

  Pécuchet sortit de l'appartement, en faisant claquer la porte.

  Germaine le héla par toute la maison ; — et on le découvrit au fond de sa chambre dans une bergère, sans feu ni chandelle et la casquette sur les sourcils. Il n'était pas malade ; mais se livrait à ses réflexions.

  La brouille étant passée, ils reconnurent qu'une base manquait à leurs études : l'économie politique.

  Ils s'enquirent de l'offre et de la demande, du capital et du loyer, de l'importation, de la prohibition.

  Une nuit, Pécuchet fut réveillé par le craquement d'une botte dans le corridor. La veille comme d'habitude, il avait tiré lui-même tous les verrous — et il appela Bouvard qui dormait profondément.

  Ils restèrent immobiles sous leurs couvertures. Le bruit ne recommença pas.

  Les servantes interrogées n'avaient rien entendu.

  Mais en se promenant dans leur jardin, ils remarquèrent au milieu d'une plate-bande, près de la claire-voie l'empreinte d'une semelle — et deux bâtons du treillage étaient rompus. — On l'avait escaladé, évidemment.

  Il fallait prévenir le garde champêtre.

  Comme il n'était pas à la mairie, Pécuchet se rendit chez l'épicier.

  Que vit-il dans l'arrière-boutique, à côté de Placquevent, parmi les buveurs ? Gorju ! — Gorju nippé comme un bourgeois, — et régalant la compagnie.

  Cette rencontre était insignifiante. Bientôt, ils arrivèrent à la question du Progrès.

  Bouvard n'en doutait pas dans le domaine scientifique. Mais en littérature, il est moins clair — et si le bien-être augmente, la splendeur de la vie a disparu.

  Pécuchet, pour le convaincre, prit un morceau de papier.

  — Je trace obliquement une ligne ondulée. Ceux qui pourraient la parcourir, toutes les fois qu'elle s'abaisse, ne verraient plus l'horizon. Elle se relève pourtant, et malgré ses détours, ils atteindront le sommet. Telle est l'image du Progrès.

  Mme Bordin entra.

  C'était le 3 décembre 1851. Elle apportait le journal.

  Ils lurent bien vite et côte à côte, l'Appel au peuple, la dissolution de la Chambre, l'emprisonne ment des députés.

  Pécuchet devint blême. Bouvard considérait la veuve.

  — Comment ? vous ne dites rien !

  — Que voulez-vous que j'y fasse ? Ils oubliaient de lui offrir un siège. Moi qui suis venue, croyant vous faire plaisir. Ah ! vous n'êtes guère aimables aujourd'hui et elle sortit, choquée de leur impolitesse.

  La surprise les avait rendus muets. Puis, ils allèrent dans le village, épandre leur indignation.

  Marescot, qui les reçut au milieu des contrats, pensait différemment. Le bavardage de la Chambre était fini, grâce au ciel. On aurait désormais une politique d'affaires.

  Beljambe ignorait les événements, et s'en moquait d'ailleurs.

  Sous les Halles, ils arrêtèrent Vaucorbeil.

  Le médecin était revenu de tout ça. — Vous avez bien tort de vous tourmenter.

  Foureau passa près d'eux, en disant d'un air narquois : — Enfoncés les démocrates ! — Et le capitaine au bras de Girbal, cria de loin : Vive l'Empereur !

  Mais Petit devait les comprendre — et Bouvard ayant frappé au carreau, le maître d'école quitta sa classe.

  Il trouvait extrêmement drôle que Thiers fût en prison. Cela vengeait le

  Peuple. — Ah ! ah ! messieurs les Députés, à votre tour !

  La fusillade sur les boulevards eut l'approbation de Chavignolles. Pas de grâce aux vaincus, pas de pitié pour les victimes ! Dès qu'on se révolte on est un scélérat.

  — Remercions la Providence ! disait le curé — et après elle Louis

  Bonaparte. Il s'entoure des hommes les plus distingués ! Le comte de

  Faverges deviendra sénateur.

  Le lendemain, ils eurent la visite de Placquevent.

  Ces messieurs avaient beaucoup parlé. Il les engageait à se taire.

  — Veux-tu savoir mon opinion ? dit Pécuchet.

  Puisque les bourgeois sont féroces, les ouvriers jaloux, les prêtres serviles — et que le Peuple enfin, accepte tous les tyrans, pourvu qu'on lui laisse le museau dans sa gamelle, Napoléon a bien fait ! — qu'il le bâillonne, le foule et l'extermine ! ce ne sera jamais trop, pour sa haine du droit, sa lâcheté, son ineptie, son aveuglement !

  Bouvard songeait : — Hein, le Progrès, quelle blague ! Il ajouta : — Et la

  Politique, une belle saleté !

  — Ce n'est pas une science reprit Pécuchet. L'art militaire vaut mieux, on prévoit ce qui arrive. Nous devrions nous y mettre ?

  — Ah ! merci ! répliqua Bouvard. Tout me dégoûte. Vendons plutôt notre baraque — et allons au tonnerre de Dieu, chez les sauvages !

  — Comme tu voudras !

  Mélie dans la cour, tirait de l'eau.

  La pompe en bois avait un long levier. Pour le faire descendre, elle courbait les reins — et on voyait alors ses bas bleus jusqu'à la hauteur de son mollet. Puis, d'un geste rapide, elle levait son bras droit, tandis qu'elle tournait un peu la tête — et Pécuchet en la regardant, sentait quelque chose de tout nouveau, un charme, un plaisir infini.

  CHAPITRE VII

  Des jours tristes commencèrent.

  Ils n'étudiaient plus dans la peur de déceptions ; les habitants de Chavignolles s'écartaient d'eux ; les journaux tolérés n'apprenaient rien — et leur solitude était profonde, leur désoeuvrement complet.

  Quelquefois, ils ouvraient un livre, et le refermaient ; à quoi bon ? En d'autres jours, ils avaient l'idée de nettoyer le jardin, au bout d'un quart d'heure une fatigue les prenait ; ou de voir leur ferme, ils en revenaient écoeurés ; ou de s'occuper de leur ménage, Germaine poussait des lamentations ; ils y renoncèrent.

  Bouvard voulut dresser le catalogue du muséum, et déclara ces bibelots stupides. Pécuchet emprunta la canardière de Langlois pour tirer des alouettes ; l'arme éclatant du premier coup faillit le tuer.

  Donc ils vivaient dans cet ennui de la campagne, si lourd quand le ciel blanc écrase de sa monotonie un coeur sans espoir. On écoute le pas d'un homme en sabots qui longe le mur, ou les gouttes de la pluie tomber du toit par terre. De temps à autre, une feuille morte vient frôler la vitre, puis tournoie, s'en va. Des glas indistincts sont apportés par le vent. Au fond de l'étable, une vache mugit.

  Ils bâillaient l'un devant l'autre, consultaient le calendrier, regardaient la pendule, attendaient les repas ; — et l'horizon était toujours le même ! des champs en face, à droite l'église, à gauche un rideau de peupliers ; leurs cimes se balançaient dans la brume, perpétuellement, d'un air lamentable !

  Des habitudes qu'ils avaient tolérées les faisaient souffrir. Pécuchet devenait incommode avec sa manie de poser sur la nappe son mouchoir. Bouvard ne quittait plus la pipe, et causait en se dandinant. Des contestations s'élevaient, à propos des plats ou de la qualité du beurre. Dans leur tête-à-tête ils pensaient à des choses différentes.

  Un événement avait bouleversé Pécuchet.

  Deux jours après l'émeute de Chavignolles, comme il promenait son déboire politique, il arriva dans un chemin, couvert par des ormes touffus ; et il entendit derrière son dos une voix crier : — Arrête !

  C'était Mme Castillon. Elle courait de l'autre côté, sans l'apercevoir. Un homme, qui marchait devant elle, se retourna. C'était Gorju ; — et ils s'abordèrent à une toise de Pécuchet, la rangée des arbres les séparant de lui.

  — Est-ce vrai ? dit-elle tu vas te battre ?

  Pécuchet se coula dans le fossé, pour entendre :

  — Eh bien ! oui, répliqua Gorju je vais me battre ! Qu'est-ce que ça te fait ?

  — Il le demande ! s'écria-t-elle, en se tordant les bras. Mais si tu es tué, mon amour ? Oh reste ! — Et ses yeux bleus, plus encore que ses paroles, le suppliaient.

  — Laisse-moi tranquille ! je dois partir !

  Elle eut un ricanement de colère. — L'autre l'a permis, hein ?

  — N'en parle pas ! Il leva son poing fermé.

  — Non ! mon ami, non ! je me tais, je ne dis rien. Et de grosses larmes descendaient le long de ses joues dans les ruches de sa collerette.

  Il était midi. Le soleil brillait sur la campagne, couverte de blés jaunes. Tout au loin, la bâche d'une voiture glissait lentement. Une torpeur s'étalait dans l'air — pas un cri d'oiseau, pas un bourdonnement d'insecte. Gorju s'était coupé une badine, et en raclait l'écorce. Mme Castillon ne relevait pas la tête.

  Elle songeait, la pauvre femme, à la vanité de ses sacrifices, les dettes qu'elle avait soldées, ses engagements d'avenir, sa réputation perdue. Au lieu de se plaindre elle lui rappela les premiers temps de leur amour, quand elle allait, toutes les nuits, le rejoindre dans la grange ; — si bien qu'une fois son mari croyant à un voleur, avait lâché par la fenêtre un coup de pistolet. La balle était encore dans le mur. — Du moment que je t'ai connu, tu m'as semblé beau comme un prince. J'aime tes yeux, ta voix, ta démarche, ton odeur ! Elle ajouta plus bas : — Je suis en folie de ta personne !

  Il souriait, flatté dans son orgueil.

  Elle le prit à deux mains par les flancs, — et la tête renversée, comme en adoration.

  — Mon cher coeur ! mon cher amour ! mon âme ! ma vie ! voyons ! parle ! que veux-tu ? — est-ce de l'argent ? on en trouvera. J'ai eu tort ! je t'ennuyais ! pardon ! et commande-toi des habits chez le tailleur, bois du champagne, fais la noce ! je te permets tout, — tout ! — Elle murmura dans un effort suprême : jusqu'à elle !… pourvu que tu reviennes à moi !

  Il se pencha sur sa bouche, un bras autour de ses reins, pour l'empêcher de tomber ; — et elle balbutiait : — Cher coeur ! cher amour ! comme tu es beau ! mon Dieu, que tu es beau !

  Pécuchet immobile, et la terre du fossé à la hauteur de son menton, les regardait, en haletant.

  — Pas de faiblesse ! dit Gorju. Je n'aurais qu'à manquer la diligence ! on prépare un fameux coup de chien ; j'en suis ! — Donne-moi dix sous, pour que je paye un gloria au conducteur.

  Elle tira cinq francs de sa bourse. — Tu me les rendras bientôt. Aie un peu de patience ! Depuis le temps qu'il est paralysé ! songe donc ! — Et si tu voulais nous irions à la chapelle de la Croix-Janval — et là, mon amour, je jurerais devant la sainte Vierge, de t'épouser, dès qu'il sera mort !

  — Eh ! il ne meurt jamais, ton mari !

  Gorju avait tourné les talons. Elle le rattrapa ; — et se cramponnant à ses épaules :

  — Laisse-moi partir avec toi ! je serai ta domestique ! Tu as besoin de quelqu'un. Mais ne t'en va pas ! ne me quitte pas ! La mort plutôt ! Tue-moi !

  Elle se traînait à ses genoux, tâchant de saisir ses mains pour les baiser ; son bonnet tomba, son peigne ensuite, et ses cheveux courts s'éparpillèrent. Ils étaient blancs sous les oreilles — et comme elle le regardait de bas en haut, toute sanglotante, avec ses paupières rouges et ses lèvres tuméfiées, une exaspération le prit, il la repoussa.

  — Arrière la vieille ! Bonsoir !

  Quand elle se fut relevée, elle arracha la croix d'or, qui pendait à son cou — et la jetant vers lui :

  — Tiens ! canaille !

  Gorju s'éloignait, — en tapant avec sa badine les feuilles des arbres.

  Mme Castillon ne pleurait pas. La mâchoire ouverte et les prunelles éteintes elle resta sans faire un mouvement, — pétrifiée dans son désespoir, — n'étant plus un être, — mais une chose en ruines.

  Ce qu'il venait de surprendre fut pour Pécuchet comme la découverte d'un monde — tout un monde ! — qui avait des lueurs éblouissantes, des floraisons désordonnées, des océans, des tempêtes, des trésors — et des abîmes d'une profondeur infinie ; — un effroi s'en dégageait ; qu'importe ! il rêva l'amour, ambitionnait de le sentir comme elle, de l'inspirer comme lui.

  Pourtant, il exécrait Gorju — et, au corps de garde, avait eu peine à ne pas le trahir.

  L'amant de Mme Castillon l'humiliait par sa taille mince, ses accroche-coeurs égaux, sa barbe floconneuse, un air de conquérant ; — tandis que sa chevelure — à lui — se collait sur son crâne comme une perruque mouillée, son torse dans sa houppelande ressemblait à un traversin, deux canines manquaient, et sa physionomie était sévère. Il trouvait le ciel injuste, se sentait comme déshérité, et son ami ne l'aimait plus. Bouvard l'abandonnait tous les soirs.

  Après la mort de sa femme, rien ne l'eût empêché d'en prendre une autre — et qui maintenant le dorloterait, soignerait sa maison. Il était trop vieux pour y songer !

  Mais Bouvard se considéra dans la glace. Ses pommettes gardaient leurs couleurs, ses cheveux frisaient comme autrefois ; pas une dent n'avait bougé ; — et à l'idée qu'il pouvait plaire, il eut un retour de jeunesse ; Mme Bordin surgit dans sa mémoire. — Elle lui avait fait des avances, la première fois lors de l'incendie des meules, la seconde à leur dîner, puis dans le muséum, pendant la déclamation, et dernièrement, elle était venue sans rancune, trois dimanches de suite. Il alla donc chez elle, et y retourna, se promettant de la séduire.

  Depuis le jour où Pécuchet avait observé la petite bonne tirant de l'eau il lui parlait plus souvent ; — et soit qu'elle balayât le corridor, ou qu'elle étendit du linge, ou qu'elle tournât les casseroles, il ne pouvait se rassasier du bonheur de la voir, — surpris lui-même de ses émotions, comme dans l'adolescence. Il en avait les fièvres et les langueurs, — et était persécuté par le souvenir de Mme Castillon, étreignant Gorju.

  Il questionna Bouvard sur la manière dont les libertins s'y prennent pour avoir des femmes.

  — On leur fait des cadeaux ! on les régale au restaurant.

  — Très bien ! Mais ensuite ?

  — Il y en a qui feignent de s'évanouir, pour qu'on les porte sur un canapé, d'autres laissent tomber par terre leur mouchoir. Les meilleures vous donnent un rendez-vous, franchement. Et Bouvard se répandit en descriptions, qui incendièrent l'imagination de Pécuchet, comme des gravures obscènes. La première règle, c'est de ne pas croire à ce qu'elles disent. J'en ai connu, qui sous l'apparence de Saintes, étaient de véritables Messalines ! Avant tout, il faut être hardi !

  Mais la hardiesse ne se commande pas. Pécuchet, quotidiennement ajournait sa décision, était d'ailleurs intimidé par la présence de Germaine.

  Espérant qu'elle demanderait son compte, il en exigea un surcroît de besogne, notait les fois qu'elle était grise, remarquait tout haut, sa malpropreté, sa paresse, et fit si bien qu'on la renvoya.

  Alors Pécuchet fut libre !

  Avec quelle impatience, il attendait la sortie de Bouvard ! Quel battement de coeur, dès que la porte était refermée !

  Mélie travaillait sur un guéridon, près de la fenêtre, à la clarté d'une chandelle. De temps à autre, elle cassait son fil avec ses dents, puis clignait les yeux, pour l'ajuster dans la fente de l'aiguille.

  D'abord, il voulut savoir quels hommes lui plaisaient. Étaient-ce, par exemple, ceux du genre de Bouvard ? Pas du tout ; elle préférait les maigres. Il osa lui demander si elle avait eu des amoureux ? — Jamais !

  Puis, se rapprochant, il contemplait son nez fin, sa bouche étroite, le tour de sa figure. Il lui adressa des compliments et l'exhortait à la sagesse.

  En se penchant sur elle, il apercevait dans son corsage des formes blanches d'où émanait une tiède senteur, qui lui chauffait la joue. Un soir, il toucha des lèvres les cheveux follets de sa nuque, et il en ressentit un ébranlement jusqu'à la moelle des os. Une autre fois, il la baisa sous le menton, en se retenant de ne pas mordre sa chair, tant elle était savoureuse. Elle lui rendit son baiser. L'appartement tourna. Il n'y voyait plus.

  Il lui fit cadeau d'une paire de bottines, et la régalait souvent d'un verre d'anisette.

  Pour lui éviter du mal, il se levait de bonne heure, cassait le bois, allumait le feu, poussait l'attention jusqu'à nettoyer les chaussures de Bouvard.

 
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